Elle m'a écrit, cette grande amitié d'enfance perdue dans les chemins d'adolescence, retrouvée dans cet improbable enchainement des événements qui arrive parfois - et que je ne peux que lier à ma grand-mère/marraine qui a fini sa vie ici-bas et a remis sur ma route cette fille en souffrance de n'avoir pas compris à 12 ans, ce que je n'avais pas compris non plus, le basculement de ma vie dans autre chose : "parle-moi de toi".
Je ne sais plus parler de moi. A part à ce jeune homme trésor qui m'est toujours aussi précieux, et un petit groupe de filles qui existe pour ça, sur les réseaux sociaux.
Je ne sais plus parler de cette vie qui ne ressemble à rien. Dit-on "j'ai une vie de fille seule, qui essaie d'avancer au milieu des vagues de douleurs et de fatigues qui reviennent inexorablement et rendent tout friable, instable, sans sécurité jamais" ? Mes amitiés anciennes, ces personnes censées m'aimer, n'ont plus le temps et plus l'envie, pris dans leurs vies à eux, difficiles aussi, sûrement, mais normales, avec des câlins d'enfants, au moins une personne avec qui vivre, un métier qu'on peut nommer, dont on peut se plaindre, qui donne une place, un salaire, un appartement ou une maison qu'ils ont pu acheter (quand moi mon destin dépend des choix de mon propriétaire).
Écrivain, ça ne donne un statut que si on vend, et ce que j'écris est hors case comme ce que je suis, et il ne suffit pas d'écrire, il faut avoir l'énergie de la communicante commerciale... je ne l'ai pas. Écrivain, ça donne un statut si on peut répondre "j'ai un livre à paraitre et un livre en court de travail qui avance", si on "produit". Moi je suis une tortue, occupée à gérer un corps tenace mais épuisé.
Écrivain, ça donne un statut si l'autre en face est capable de dire autre chose que "et tu en vis ?", "et sinon tu fais quoi ?", et un silence poli quand tu essaies de répondre à "tu écris quoi ?"... non, pas des polars, pas des thrillers, pas du best-seller...
Je ne sais plus parler de moi parce que je n'aime pas cette vie. J'aime la vie. Je peux parler de ce que j'aime, de toutes ces petites joies que je sais voir et savourer. Mais ça n'enlève pas le manque d'amours avec qui partager, les batailles et les victoires qui ne me mènent pas là où je voulais aller mais toujours à ce chemin de vieille fille handicapée qui n'est pas la réponse que je voudrais donner à "parle-moi de toi"...